Pourquoi l’intelligence artificielle ne fera jamais de photographies ?
Elle fera des images sublimes, mais ce ne seront pas des photos.
Photo, syntho, algraf : trois mots pour le dire.
L’ESSENTIEL
- Une photographie ne se définit pas par ce qu’elle montre, mais par la façon dont elle est produite : la captation d’une lumière réelle.
- Une image générée par IA n’enregistre rien. Aussi belle soit-elle, ce n’est pas une trace du réel, donc pas une photo.
- Trois mots pour trois natures d’image : photo (photographie ; réel capté), syntho (synthographie : réel et calcul mêlés), algraf (algographie : calcul pur).
- Le vrai critère n’est pas « as-tu retouché les pixels ? » mais « as-tu changé ce que l’image raconte ? ».
- Distinguer n’est pas opposer : rendre à chaque image son honnêteté, et au spectateur le droit de savoir ce qu’il regarde.
Une image apparaît dans mon fil. Un visage, une lumière de fin de journée, un grain crédible, une profondeur de champ juste. Rien ne cloche. Sauf que ce visage n’a jamais existé, cette lumière n’a jamais traversé aucun objectif, et l’instant qu’on croit voir n’a jamais eu lieu. Quelqu’un, en légende, écrit : « belle photo ».
C’est là que quelque chose résiste en moi. Pas par purisme, ni par hostilité envers l’intelligence artificielle ; j’utilise moi-même, au quotidien, des outils qui en intègrent, et je sais ce que certaines de ces technologies apportent. Le problème est ailleurs. Ce mot, photo, porte une promesse. Et cette promesse vient d’être trahie sans que personne ne s’en aperçoive.
Une image n’est pas définie par son apparence
Une peinture hyperréaliste peut ressembler à une photographie. Un dessin extrêmement détaillé peut en reproduire tous les codes visuels. Pourtant, personne ne les appelle des photographies. Pourquoi ? Parce que nous savons intuitivement que la ressemblance ne suffit pas à définir la nature d’une chose.
C’est exactement ce qui se joue avec les images génératives. Certaines sont devenues si réalistes qu’on ne peut plus les distinguer d’une photographie à l’œil. Mais cette ressemblance ne change rien à ce qu’elles sont.
Une photographie n’est pas une image qui ressemble au réel :
c’est une image que le réel a laissée.
PHOTO · © Thibault CHAPPE
ALGRAF· © Thibault CHAPPE
Deux images qui ressemblent à des photographies. L’œil ne peut pas trancher : seul le crédit dévoile leur nature.
à gauche une véritable photographie faite au studio avec cette cliente, à droite une image générée intégralement par intelligence artificielle, cette personenes est fictive
La photographie, c’est la captation du réel
Photographie veut dire, littéralement, écrire avec la lumière. Une lumière réelle, réfléchie par un sujet réel, qui traverse un objectif et vient s’enregistrer sur une surface sensible ou un capteur, à un instant précis. Ce lien avec le réel (les philosophes parlent d’indicialité) est au cœur même de la définition.
Bien sûr, le photographe interprète ce réel : il choisit son cadrage, son angle, sa lumière, son instant. Deux photographes au même endroit rapporteront deux images différentes. Mais dans les deux cas, un point commun demeure, fondamental : quelque chose a réellement existé devant l’objectif.
C’est ce qui fait qu’une photographie n’est pas seulement une image, mais une trace : la preuve que quelque chose, quelque part, à un moment donné, a été là. On y croit non parce qu’elle est belle, mais parce qu’elle a enregistré le monde.
Une image générée par IA, elle, n’enregistre rien. Aucun sujet n’a existé devant un appareil, aucune lumière n’a été captée, aucune scène n’a eu lieu. L’image a été calculée, synthétisée à partir de millions d’autres. Elle peut être magnifique, créative, émouvante. Mais ce n’est pas une trace. Et quand on appelle « photo » ce qui ne capte plus rien, on vide le mot de sa promesse. Quand tout devient photo, plus rien ne l’est vraiment.
Le vrai problème : il nous manque des mots
Le débat actuel est souvent mal orienté. La question n’est pas de savoir si l’IA est une bonne ou une mauvaise chose. La question est : comment allons-nous nommer ces nouvelles images ?
Car nous fabriquons de nouveaux objets visuels sans disposer encore d’un vocabulaire pour les désigner. Or, depuis toujours, quand une pratique apparaît, le langage finit par évoluer pour la décrire. La photographie a reçu son nom. Le cinéma a reçu son nom. La vidéo, l’illustration numérique aussi. Il est naturel que les créations issues de l’IA trouvent, elles aussi, leurs mots.
Encore faut-il qu’ils soient utilisables. « Image de synthèse » traîne un héritage 3D : on pense Pixar avant Midjourney. « Création numérique » est juste, mais vague et interminable : on ne le lâche pas dans une conversation. On ne dit pas photographie, on dit photo : il nous faut des mots courts, deux syllabes, qu’on emploie sans y penser.
Écrire avec la lumière, ou avec le calcul informatique.
Trois mots sur un seul axe
Je propose de raisonner autour d’un axe unique : la part de réel qui survit dans l’image. Trois stations sur cette échelle, trois mots.
Une précision d’emblée : ce sont des propositions, pas un standard. Aucun de ces mots n’est aujourd’hui consacré par l’usage ni par une institution ; je les avance comme des outils ouverts à la discussion, pas comme un verdict.
Comme photo abrège photographie, syntho abrège synthographie et algraf abrège algographie : trois mots courts pour trois manières d’écrire une image.
Photo
De photographie. Le contenu vient entièrement de la lumière captée. Lien au réel total. La trace, au sens plein.
Syntho
De synthographie. Le contenu vient à la fois du réel et du calcul. Une vraie photographie sert de base, mais une couche générative vient ajouter, retirer, transformer, au point de modifier ce que l’image raconte : un décor recomposé, un personnage ajouté, un environnement réinventé. Le réel est encore là, mais il ne suffit plus à définir l’image. Le mot vient de synthèse, du grec súnthesis : mettre ensemble. Et c’est bien de cela qu’il s’agit : la mise ensemble de deux natures, l’optique et le fabriqué.
Algraf
De algographie. Le contenu ne vient que du calcul. Aucune lumière à l’origine, aucun sujet, aucun instant. L’image est écrite non plus par la lumière, mais par l’algorithme. D’où algo-graphie, sur le modèle exact de photo-graphie : là où l’une écrit avec la lumière, l’autre écrit avec le calcul.
Ces trois mots ne décrivent pas trois outils, mais trois degrés de réel : 100 %, mélangé, 0 %. C’est ce qui rend le système cohérent : chaque mot marque une position sur la même règle graduée.
Une note d’honnêteté sur le chemin parcouru.
J’ai d’abord employé, dans mes conférences, le terme existant de création numérique.
Mais il est trop long, difficile à s’approprier pour le grand public, et surtout trop large : il met dans le même sac le photomontage composite, avec ou sans IA, et l’image entièrement générée, alors que ce sont deux choses distinctes.
J’ai ensuite essayé IAgraphie et sintégraphie, que j’ai abandonnés : fonder un mot sur l’IA, c’est le condamner à vieillir. Je préfère aujourd’hui syntho et algraf, plus courts, traduisibles, et fondés sur le réel plutôt que sur la technique.
Un mot sur la filiation : le terme synthographie existe déjà, proposé par la chercheuse Elke Reinhuber vers 2022, mais pour les images purement générées.
Je le reprends dans un sens différent : la synthographie, dont syntho est l’abréviation, désigne chez moi l’image hybride, celle qui mêle réel et calcul ; la fabrication entièrement synthétique, elle, relève de l’algraf, là où l’algorithme est le seul auteur.
Le critère n’est pas le pixel, c’est ce que l’image raconte
Voici le point le plus important, et le plus contre-intuitif. La frontière entre ces catégories n’est pas « as-tu touché les pixels ? ». Elle est : « as-tu changé ce que l’image dit ? »
La photographie a toujours connu la retouche, sous l’agrandisseur comme dans nos logiciels. Corriger une exposition, ajuster des couleurs, effacer une poubelle qui accroche l’œil à l’arrière-plan : j’ai modifié des pixels, et pourtant l’image reste une photo. Son sens n’a pas bougé, elle témoigne toujours fidèlement de la personne, du lieu, du moment.
La bascule vers la syntho ne se produit pas quand la modification devient profonde, mais quand elle change ce que l’image raconte. J’ajoute un personnage absent, je fabrique une scène qui n’a jamais eu lieu : l’image ment sur ce qu’elle prétend montrer. Le curseur est intentionnel et sémantique, pas technique. C’est exactement la ligne que tracent les chartes déontologiques des agences.
Ce qui a une conséquence : un photomontage lourd, assemblé entièrement à la main sans la moindre IA, relève lui aussi de la syntho. Ces collages composites, on les nomme depuis longtemps des créations numériques, et les images d’IA en font partie elles aussi. Ce que je propose n’est donc pas un mot de plus, mais une graduation à l’intérieur de cette famille : distinguer la base réelle retravaillée (la syntho) de l’image entièrement calculée (l’algraf). Car du point de vue du spectateur, ce qui compte n’est pas quel outil a menti, mais que l’image ne témoigne plus fidèlement. Fonder la distinction sur l’IA la condamnerait à vieillir ; la fonder sur le réel la rend intemporelle.
Les objections, en face
« Mais tout est algorithmique aujourd’hui. » Vrai : mon RAW dématricé, mon JPEG, la photographie computationnelle de mon téléphone. Sauf que la question n’est pas y a-t-il un algorithme ?, mais l’algorithme enregistre-t-il ou fabrique-t-il ?. Dans une photo, le calcul traite une lumière réellement captée. Dans une algraf, il invente un contenu qui n’a jamais existé. Traiter n’est pas fabriquer.
« La photographie a toujours été manipulée. » Vrai aussi, depuis Daguerre. Mais c’est précisément pourquoi un critère fondé sur l’intention et le sens est plus juste qu’un critère fondé sur la pureté technique. La question n’a jamais été « l’image est-elle intouchée ? », mais « dit-elle encore le vrai ? ».
Distinguer n’est pas opposer
Rien de tout cela ne vise à dévaloriser les images génératives. Certaines sont remarquables, exigent une vraie démarche créative, ouvrent des perspectives passionnantes. Mon propos est plus simple : des objets différents méritent des mots différents. La photo garde un lien direct avec le réel. L’algraf relève d’une génération entièrement synthétique. La syntho se tient entre les deux. Les distinguer, ce n’est pas les mettre en guerre, c’est mieux les comprendre.
Peut-être ces mots disparaîtront-ils demain, remplacés par un usage, une profession, une institution. Si une terminologie plus juste émerge, je serai le premier à l’adopter. L’objectif n’est pas d’imposer des mots, mais d’ouvrir une réflexion.
Car en gardant photo pour ce qui capte réellement le monde, on protège quelque chose de précieux :
le témoignage, le souvenir, la trace, la preuve.
Une valeur documentaire, mémorielle, parfois juridique, qui s’effondre dès qu’on appelle « photo » n’importe quelle image plausible.
Photo, Syntho, Algraf. Trois mots, trois gestes : capter la lumière, mélanger le réel et le fabriqué, écrire avec le calcul. Non pour dresser des murs entre les images, mais pour rendre à chacune son honnêteté, et au spectateur le droit de savoir ce qu’il regarde.
Thibault CHAPPE, Maitre Photographe Européen
Vice président Fédération Française de la Photographie et des Metiers de l'Image, Administrateur de la fédération Européenne de la Photographie, Ambassadeur NIKON Europe